J'ai eu le plaisir d'interviewer (par mail seulement car nous sommes un peu éloignés géographiquement) Serge Cazenave-Sarkis, écrivain bien connu des auteurs et lecteurs de la revue l'Ampoule et du site des éditions de l'Abat-Jour. Il est l'auteur d'un recueil de nouvelles intitulé "Hirondelle ou martinet ?" pour lequel les éditions de l'Abat-Jour lance une souscription : c'est un événement exceptionnel puisqu'il s'agit du premier livre papier des éditions de l'Abat-Jour. Vous avez jusqu'au 27 mai pour précommander votre ou vos exemplaires sur le site Ulule (paiement entièrement sécurisé). Merci à Serge qui n'aime pas être interviewé de s'être prêté à l'exercice.
Qui êtes-vous, Serge Cazenave-Sarkis ?
Un innocent,
comme tout le monde. Comme mes chiens, le chardon, la bruyère, les vaches, les
bactéries… comme tout ce qui est du vivant. Un homme qui a compris que sur
cette planète, nous sommes tous insulaires.
Commet définiriez-vous votre rapport à l'écriture ? Depuis quand écrivez-vous ?
J’ai commencé très jeune à aligner quelques mots et phrases que je
voulais intelligents – (orgueil) très intelligents. Mais, le fond me manquait.
Très vite je me suis dirigé vers la forme. L’objet. Là, l’abstraction me fut
plus aisée. Le « succès » était au rendez vous. Tout de suite. À mes
sculptures j’ai mis des bandoulières « l’art dans la rue » disait un
slogan de mai 68.
Quarante années plus tard (petit souci d’épaule) j’ai eu besoin de poser
ma tête (mes pensées) – mes relations devenaient (sans que personne ne s’en
doute), trop conflictuelles. J’ai écrit « Nos doigts en clou », un
recueil de pensées et d’aphorismes. Un de mes tous premiers textes :
« Souvent, le son de ma voix couvre mes paroles. »
La solution n’était plus de dire mais d’écrire. J’écris à nouveau depuis
quatre ans. Un ami qui réalise des livres pièce par pièce a composé mes deux
premiers recueils. Ont suivit, une compil, et un roman bizarre « Sur mon
il » (De penser à toi, ne me donne pas le droit de penser pour toi). Deux
nouvelles aussi sur la peur ont rejoint un livre collectif : « Peur
sur Noirmoutier ». Et puis, tout à fait par hasard, sur Google, j’ai
répondu à un appel à texte. C’était les éditions de l’Abat-Jour. J’ai lu
quelques unes de leurs nouvelles et je me suis tout de suite senti chez moi. Je
ne les ai plus quittées. (Vous en savez quelque chose !)
La forme courte : on a pu surtout lire de vous des
nouvelles, forme de fiction courte par excellence… et que vous distillez
souvent sur votre blog sous forme de feuilleton. Pourquoi cet intérêt pour la
forme de la nouvelle ?
La nouvelle ressemble au spectacle – chanson, théâtre… du direct. Se mettre en danger, comme sur
une scène… Surprendre. Ne pas lasser. Et tant pis si on se casse la gueule, ça
n’est pas grave. On rit un bon coup (on jure surtout) et on recommence. Sans
filet. La réaction du « public » est immédiate. J’aime ce sentiment éphémère.
Brutal, vivant.
Êtes-vous
grand lecteur de nouvelles ?
Depuis que je connais l’Abat-Jour, oui, je suis un grand lecteur de
nouvelles. Je ne les ai pas encore toute lues, mais presque…
Si oui, quels sont vos auteurs préférés ?
Maupassant est incontournable. Yourcenar. Zweig. Süskind…
De manière générale, où se situent vos influences littéraires (époque, continent, genre) ?
L’auteur qui m’a fait aimer la lecture c’est Steinbeck. Plus tard c’est
Yourcenar, encore, que je relis régulièrement. Et puis Pagnol, Simenon, Dart,
Soljénitsyne… E. E. Schmitt, Teulé…
Comment présenteriez-vous « Hirondelle ou
martinet ? », le recueil à paraître aux éditions de l’Abat-Jour qui
me vaut de vous interviewer aujourd’hui ?
L’idée que de toutes petites manipulations peuvent détruire une vie. Que
le sot a un grand pouvoir – et qui si l’on ne possède pas dans sa « boîte
à défenses » un peu de mépris et beaucoup de distance, on risque de tomber
malade, jusqu’à en mourir. Hirondelle ou martinet, qui est qui ? Je n’ai
pas de réponse, juste ne pas croire, mais savoir… En répondant à votre
question, je réalise qu’Hirondelle ou martinet est un peu mon autoportrait.
Une aventure au quotidien. Ce livre, j’ai commencé à l’écrire au début de
l’été 2012. Distillé sur mon blog puis, mois après mois, revisité sur le site
de l’Abat-Jour. Vinrent ensuite de façon clandestines (en complicité avec
Franck Joannic) toutes les nouvelles inédites qui composent les presque deux
tiers du recueil.
Je propose là, un recueil qui me plait et que je défends « satisfait
ou remboursé ! ».
Quel est le fil qui relie les 17 nouvelles proposées dans
ce recueil ? Ont-elles toutes été
écrites à la même époque ? Comment les avez-vous choisies parmi toutes les
nouvelles que vous avez en stock ? D’ailleurs en avez-vous beaucoup en
réserve ?
Une année de liberté. Sans aucune censure. Une année de passion. Jour
après jour, j’ai donné tout ce que je pouvais. Je n’ai rien en réserve. Mais
j’ai déjà attaqué la deuxième saison !
J’ai lu et
aimé ce recueil, je souhaiterais vous poser quelques questions à ce sujet.
On perçoit un mélange de cruauté et de tendresse, à la
fois dans beaucoup de vos personnages et dans le regard que vous posez sur eux.
Est-ce voulu de votre part ou presque inconscient ? Souhaitez-vous donner
une chance à tous vos personnages, même les moins fréquentables ?
Mes rages ne sont pas retenues. L’outrance permet de faire court, d’aller
à l’essentiel. Je raconte tout ce qui me fait peur – nos contradictions, nos
paradoxes, nos auto-défenses qui polluent notre raison… La difficulté que j’ai
de vivre, mais du plaisir aussi que j’ai à vivre… Et ma colère surtout, qui
vient de mon incapacité à ne pas pouvoir ne pas être complice du « système
vivant », se manger, se manger tout le temps ! Une horreur !
Il y a
beaucoup d’histoire de crimes et de solitude aussi dans vos nouvelles, est-ce
un hasard ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces thèmes ? Vous
sondez la noirceur de l’âme humaine… avec le risque que le lecteur ne supporte
pas ce miroir que vous lui tendez. Le constat de vos personnages sur la vie de
couple, la famille, la possibilité de l’amour ou de l’amitié est assez
terrible, non ?
Mes personnages – ils sont et resteront ce qu’ils sont (plus ou moins,
peut être… Ils m’échappent…) Je ne les juge pas. Juste je décris. Ils sont.
Nous ferons avec. Comme dans la vraie vie. Le hasard.
Un personnage m’entraîne – je le suis, je lui fais confiance. (Ils ne
m’ont jamais déçu, ah les salauds !). J’ai l’impression de ne rien
inventer. Ils font l’histoire. Je ne connais leur histoire qu’à la deuxième ou
troisième page. Juste je raconte : il est cruel, il a peur, il aime, il
est seul… Je me laisse entraîner jusqu’au pire. (J’aimerai faire pire encore.
Mais je sais que jamais je n’atteindrai en atrocité le réel…).
Comment envisagez-vous la relation entre vous et vos
lecteurs ? Que souhaitez-vous que vos textes leur fassent ?
(C’est un peu neuf pour moi), mais il me plait de les savoir au
spectacle. « -Il ne va pas nous faire ça !... Non, ça il ne va pas
oser… Non… Si ! Il l’a fait ! » Jubilation. Lecteurs –
spectateurs, j’aime bien cette idée . Je travaille mon texte jusqu’à ce qu’il
puisse être dit avec aisance. Le son, le rythme - l’oralité est ma priorité. Ah ! Raconter mes histoires !...
(Le spectacle, encore.)
Passer un bon
moment. Rude parfois, mais plein d’émotions. En jouissant de nos infortunes (La
Fontaine, Molière, Maupassant…) Quel soulagement de se reconnaitre, de se voir
sans se condamner. Sans se juger. Autodérision. Savoir aussi que tout cela est
perfectible… Peut être… Le temps d’une lecture. Que nous n’y sommes vraiment
pour rien. Que le monde existe le temps de notre perception. Qu’il pourrait
être comme ça ou comme ça… Qu’importe, qu’on le comprenne ou pas… Il sera
toujours. Alors, utilisons notre raison et, n’oublions jamais qu’il nous faut
beaucoup s’aimer. Qu’avons à faire de mieux. Je reviens au début de notre
échange : nous sommes tous innocents.
Vos nouvelles tendent à montrer que les gens ne sont pas
ce qu’ils semblent être : vous nous révélez leur part sombre, parfois
jusqu’à l’abject. Vous démontez des mécaniques sociales bien huilées qui
s’enrayent à cause d’un grain de sable. Cette notion de masque social est-elle
ce qui vous intéresse de creuser dans vos nouvelles ?
J’aime faire tomber les masques. J’aime La Boétie.
Aucune censure – j’écris. Je ne cherche ni à choquer, ni à plaire. Juste
provoquer de l’émotion. Je suis un libertaire amoureux qui aime l’idée de
« société ».
J’ai cru
aussi percevoir un petit côté « anar » dans vos nouvelles, vous fuyez
comme la peste le politiquement correct et le « gentillet » dans vos
textes, certains peuvent même choquer les âmes sensibles (je pense en
particulier à « Les courses »), non ?
Je ne triche jamais. Je ne cache rien. J’aime. J’ai écrit ceci dans
« Nos doigts en clou » :
« L’homme – souvent : Un puzzle sans image, sans paysage –
vaniteux – avare et satisfait de toutes les pièces de son jeu… Trésor, le
sommes nous tout entier ? De ma bêtise, je me désolidarise. »
Question : Qu’est ce qui est vraiment à moi (culture/héritage/cellules…)
peu de chose je crois. Alors, qui, quoi défendre ?
C’est vrai que pour « Les courses », j’ai hésité, et puis je me
suis fait peur : si ça, tu ne l’écris pas, tu n’écriras plus
jamais !... Je ne suis pas assez blindé pour choisir ce que je dois ou ne
doit pas écrire. Non, il faut que j’écrive. Ecrire d’abord.
Malgré la noirceur et l’humour noir, on vous sent habité
par une nostalgie assez forte et vos personnages aspirent souvent à la douceur
et à la tendresse, ce qui donne un mélange à la fois subtile et détonnant…
comment dosez-vous cela ? Comment arrivez-vous à cet équilibre ?
Encore une fois, je ne décide
rien, je ne dose rien, j’essais d’être le plus sincère possible. Je suis comme
ça, un peu môme, un peu vieux, un peu adulte, un peu vieillard. J’aime rire,
rire très fort… et j’ai très mal – souvent…
Vous
censurez-vous parfois dans un sens comme dans l’autre (trop glauque ou
trop tendre) ?
Oh non ! Dans les deux cas, je
voudrais faire pire. Être immensément affreux ou terriblement tendre.
« Hirondelle
ou martinet ? » est une nouvelle étonnante (l’une de mes préférées), celle
qui donne son titre au recueil. Pouvez-nous nous dire comment elle est née ?
Un souvenir de deux frères
célibataires, au Castelet où j’avais ouvert mon premier atelier. Ils vendaient
du gaz. La table de mon séjour faite en traverses de voie chemin de fer, avec
des fentes grosses comme ça ! Les hirondelles qui nichent dans une pièce
attenante à mon atelier à Sancerre, et dont j’ai retiré les vitres pour
qu’elles puissent l’occuper… et, et… et puis cette histoire qui devait
naître…
Qu’est-ce qui
vous intéresse dans l’écriture ?
Comme dans toute création :
la liberté. La surprise. La possibilité de glisser une petite idée (l’air de
rien… une métaphore… qui pourrait rendre service…) (…et puis, qu’est ce qu’on
est bien – assis !)
Vous aviez déjà publié auparavant ? Pourquoi avoir
choisi les éditions de l’Abat-Jour pour celui-ci ?
Une
évidence, j’en rêvais dès ma première nouvelle. Sans savoir que cela puisse
être possible. Et puis j’ai osé un : « J’aimerai vraiment être publié
chez vous… » Et Frank Joannic m’a répondu tout aussitôt, sans rien me
cacher de sa situation d’éditeur : « Moi aussi. »À l’Abat-Jour, je suis chez moi. Cette édition, Franck Joannic, et
vous-même, Marianne, êtes courageux, libres, sans tabou et immensément
intemporels. Mettre les choses à l’envers pour voir ce que cela donne a toujours
été ma priorité – pour comprendre, juste pour comprendre. Et toujours, si
possible, avec élégance. Le courage et l’élégance, c’est l’Abat-Jour.
Votre livre sera le premier livre papier édité par les
éditions de l’Abat-Jour, jusqu’ici maison d’édition numérique (trois titres au
catalogue, trois romans). Comment envisagez-vous la chose ? C’est une
aventure, non ?
Je suis très heureux, j’ai beaucoup de chance de vous avoir rencontrés.
Alors maintenant, je ne souhaite qu’une chose, qu’on lise mon recueil, qu’on se
régale et que grâce au bouche à oreille il fonctionne, parce que je sais que
les bénéfices iront tous à la réalisation d’autres ouvrages, il y a chez vous
un nombre considérable de talents qui j’en suis sûr feront un jour parti de
votre catalogue.Plus qu’une aventure, un grand moment de vie ! et ça
continu !... et le livre en main, aussi, enfin, peut être irai-je faire le conteur… (nouvelle aventure !) Et
un autre et un autre !...
Quelle est votre relation au livre papier par rapport
au livre numérique ? En tant qu’auteur ? Et en tant que
lecteur ?
J’aime le livre papier parce qu’il ne ressemble pas à ma mémoire. Mais je
possède un dico numérique ! À la liseuse, oui, je crois que j’y viendrai.
Lisez-vous
vos contemporains ? Vous situez-vous dans une famille littéraire ou une
lignée particulière ? Quels auteurs trouvent grâce à vos yeux ? Lesquels
détestez-vous ? De manière générale, qu’est-ce que vous n’aimez pas en
littérature ?
Il m’est impossible de répondre à
cette question, je peux à la rigueur ne pas aimer, mais détester non. Non, non
je n’ai même pas le temps de ne pas aimer…
Le premier
livre qui vous ait marqué ? Le dernier livre que vous avez
aimé ?
Premier livre – Steinbeck « Tortilla-flat
Dernière lecture qui m’ait plu (dis très vite) : – Süskind « Le
pigeon » (mais, il y en a tant d’autres !...)
Avez-vous
d’autres passions hormis la littérature ?
Je suis passionné quand j’ai décidé
de réaliser quelque chose. Je fais peu de chose. Juste, je les fais à fond.
Amour, maisons, créations, relations.
Et
maintenant ? Des projets en cours d’écriture ? Seul ou en
collaboration ? Romans, nouvelles, autres ?
Je continue les nouvelles, (deuxième saison), et puis, je laisse venir…
Je n’ai jamais su où j’allais. (Je sais juste où je ne veux pas aller.) Peut
être des nouvelles plus longues… Et des aventures en collaboration, oui,
pourquoi pas… J’aimerais aussi écrire l’histoire de « papy Voise »
d’Orléans, ce vieil homme qui s’était fait tabasser par des jeunes qu’il
recevait chez lui, et dont on sait peu de chose… Et du plaisir, toujours – avec de temps en temps de bonne et
réjouissantes colères !
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L
es contributions de l'auteur au site des éditions de l'Abat-Jour c'est là.
Et le blog de Serge Cazenave-Sarkis est par là.